La gouvernance instrumentale mise à l’épreuve. Une accession sociale coopérative face à l’institution participative

in Gobin C., Matagne G., Reuchamps M. et Van Ingelgom V. (dir.), Etre gouverné au 21e siècle, coll. “Science Politique”, Louvain-la-Neuve (Belgique), ed. Academia, 2013, pp.147-169.

L’idéalisation des dispositifs de gouvernance participatifs est toujours allée de pair avec un soupçon sur les marchandages auxquels ils donnent lieu. En effet, il ne peut s’agir que de rituels contradictoires, puisque d’une part, l’action publique sollicite des citoyens en faisant appel à leur sens civique et d’autre part, l’institution organise ces épreuves et tranche seule, face au continu délibératif. Partagés entre une dynamique militante incertaine et un consentement « négatif », suspicieux vis-à-vis de tout agencement institutionnel, les gouvernés sont-ils alors condamnés à s’intégrer dans ces dispositifs participatifs ambigus ?
Dominés ordinaires, des locataires d’HLM ont bénéficié d’une accession sociale à la propriété dans le cadre d’une opération d’éradication de l’insalubrité située dans un quartier populaire. Contre toute attente, ils se sont tout d’abord dotés d’une gestion coopérative afin de mieux maitriser leur devenir de propriétaires lourdement endettés et à faibles revenus. Ensuite, ils ont intenté une action en justice contre la Société d’Economie Mixte et l’entreprise, ayant mal réalisé le bâtiment commandité par les pouvoirs publics. Dans la foulée de cette mise à l’épreuve, ils sont intervenus au sein et à l’extérieur du Conseil de Quartier pour remettre en cause publiquement certaines décisions de la collectivité locale gouvernant au nom d’une « efficience » participative, directement issue du travail critique d’experts en sciences sociales. Pour faire face aux deux types de domination exercés par le vendeur-constructeur, puis par la municipalité, les copropriétaires ont dû qualifier et donc attribuer une valeur publique aux situations socio-spatiales domestiques qu’ils rencontraient pour publiciser ensuite la singularité des souffrances individuelles produites par les processus de domination qui étaient à l’œuvre et proposer une réalité concurrente aux récits déployés par les institutions.
Nous montrerons comment s’articulent les trois mouvements successifs de concernement qui ont vu glisser la coopération vers la mobilisation, puis l’engagement de copropriétaires vers d’autres instances comme le Conseil de Quartier, et enfin, plus généralement, l’extension d’une gestion coopérative des civilités vers l’espace public. Contrairement aux approches classiques qui expliquent le désengagement des citoyens par l’institutionnalisation des dispositifs, nous tenterons de mettre en évidence que ces trois mouvements de concernement ont été rendu possibles parce que le projet urbain et l’accession sociale à la propriété en question relevaient justement de politiques institutionnelles. Cela a en effet facilité la mobilisation des uns et des autres pour une cause légitime, malgré la pluralité des motifs ou des intentions poursuivies par chacun. De fait, cet objet urbain est devenu pour tous un « ressort moral du travail politique » (Dodier, 2005 : 25). Les accédants ont dû par exemple, dénier tout comportement NIMBY pour justifier leur action auprès de la collectivité. Ceci, alors même que la municipalité a fondé la réussite de son projet sur la coveillance exercée par ces nouveaux habitants. Ce travail d’émancipation des copropriétaires vis-à-vis de leur nouvelle condition interroge donc également les contradictions qui traversent l’action publique concernant la rénovation urbaine des quartiers populaires.
Ce chapitre nous donne ainsi l’occasion d’expliciter comment l’articulation entre projet public et mobilisation coopérative met à nu certaines modalités contemporaines de la distinction gouvernants-gouvernés. Dès lors, cet agencement public-coopératif pourrait constituer une piste fructueuse pour transformer les nouveaux rapports de domination, caractéristiques des entreprises de gouvernance instrumentale.

Texte intégral dans HAL SHS